LA RENCONTRE-LA VOCATION DE MADELEINE

 

Bérulle, s’adressant à Jésus, commence par Lui rappeler comment Il choisit les âmes qu’Il préfère: “En vos jours, sur la  terre, ô Jésus mon Seigneur... vous avez conféré plusieurs grâces et vous avez fait le choix de plusieurs âmes pour les tirer à vous. Mais  le choix le plus rare de votre amour, le plus digne de vos faveurs est en la Madeleine, et le plus grand de vos miracles a été opéré à son sujet. 

C’est en sa faveur que vous avez ressuscité Lazare,... et que son frère reçut en son corps le plus grand de vos effets miraculeux, comme elle était elle-même le plus grand de vos miracles sur les âmes et le plus rare effet de vos faveurs... Comme un ouvrier excellent, vous voulez faire deux sortes de miracles. Les uns sont intérieurs et se font à la vue des anges; les autres sont extérieurs et se font à la vue des hommes. Le Lazare en son corps  a porté un des plus grands de vos miracles extérieurs et sensibles, et la Madeleine en son âme a porté un des plus grands de vos miracles intérieurs et invisibles, par l’opération secrète de votre esprit sur son cœur et sur son âme. L’un de ces miracles ravit les hommes, et l’autre ravit les anges... Ô Seigneur... vos rayons plus puissants ont été sur cette âme! Vous la tirez de la mort à la vie; de la vanité à la vérité; de la créature au Créateur; et d’elle à vous-même...

Vous lui donnez en un moment une grâce si abondante, qu’elle commence où à peine les autres finissent, et dès le premier pas de sa conversion elle est au sommet de la perfection, établie en un amour si haut qu’il est digne de recevoir louange de votre bouche sacrée... ‘Elle a beaucoup aimé!’... Amour singulier et nouveau... amour qui se forme à vos pieds et fait désormais une nouvelle différence dedans l’Ordre de la grâce et dans l’Ordre de l’amour... Car c’est un Ordre qui regarde le mystère de l’Incarnation, commencé aussi en la terre et non au ciel; c’est un Ordre affecté au temps de ce sacré mystère, et en la présence de Jésus sur la terre. Ce nouvel Ordre est réservé à Madeleine...

Mais faut-il que cette âme soit élevée pour cet amour? C’est une pécheresse, Seigneur, mais elle est à vos pieds, et en un lieu si saint et si adorable, il n’y a plus qu’éminence et sainteté en elle: aussi ne parlez-vous point de ses péchés; vous ne parlez que de son amour, car l’amour a déjà couvert ses offenses; vous ne parlez que de ses larmes, de ses parfums, de son amour et de son soin à baiser, laver et à essuyer vos pieds...

Ainsi l’amour et l’amour de Jésus est le partage de Madeleine... Vous ne dîtes pas seulement, Seigneur, qu’elle aime, mais qu’elle a aimé, et qu’elle a beaucoup aimé...”

 Après une telle contemplation, Bérulle se plaint de lui-même: “Plût à Dieu que le cours de ma vie fût équivalent à un de ses moments, et qu’après tous les ans d’une vie si longue et laborieuse je puisse avoir quelque part à ce degré d’amour par lequel elle a commencé et en faveur duquel vous daignez prononcer qu’elle a beaucoup aimé. Ô âme! Ô amour! Ô pécheresse! Ô pénitente! Ô Jésus, source de pénitence, de grâce et d’amour!

1-2-Heureux temps : le séjour de Jésus sur la terre!

Bérulle, après avoir longuement contemplé Madeleine aux pieds de Jésus, glorifie le temps qui bénéficia de la présence de Jésus sur la terre: “Que c’est un temps heureux que celui de la vie et du séjour de Jésus en la terre! C’est un temps de mystère et de merveilles; c’est un temps désirable et salutaire; c’est le printemps de la grâce et du salut; c’est la plénitude des temps... Que la terre s’élève et s’éjouisse et que le ciel s’abaisse et s’étonne en la vue et l’honneur de cette vérité... Vous êtes en la terre, ô Jésus mon Sauveur et vous n’êtes pas encore au ciel... Au ciel je vois des anges... mais je vois un Homme-Dieu en la terre, et en lui je vois une grâce, source de grâce, et une gloire source vive de gloire...

Ce nouvel homme qui habite la terre est un nouveau vivant, auteur de la vie et la vie même. Il est un divin composé de l’Être créé et incréé... Si nous avons à estimer la terre, ne l’estimons et ne l’aimons que parce que le Fils de Dieu s’est incarné en la terre et non au ciel...

Au ciel s’est perdu le plus haut degré d’amour qui avait été créé, et ce par la perte du premier ange, auquel il avait été donné. Et c’est en la terre que se doit réparer cet amour perdu dans le ciel, c’est aux pieds de Jésus que cet amour doit être réparé... Je reçois volontiers, dit Bérulle, cette pensée qui honore Jésus et le Sacré mystère de l’Incarnation: c’est le mystère des mystères... C’est une grâce incomparable, et les anges en leur gloire l’admirent et la vénèrent, et ne prennent autre rang que des servants à cette grâce...

C’est dignité à cet amour (perdu dans le ciel et réparé dedans la terre) qu’il soit réparé par Jésus... par lui-même en la terre... C’est aux pieds divins de Jésus que se doit faire ce divin ouvrage... Mais sur qui tombera ce sort heureux? L’Évangile nous marque et représente la Madeleine fréquente et assidue aux pieds de Jésus... Partout nous la voyons aux pieds sacrés de Jésus: c’est son séjour et son partage; c’est son amour et sa conversation.”

Bérulle, méditant sur la vie de Madeleine, se demande quelle est l’origine de l’heureux moment où elle est aux pieds de Jésus, chez le pharisien. Jésus opère en nos âmes quand il Lui plaît. Ainsi, Madeleine sort de son palais. Elle sort aussi d’elle-même et cherche son Seigneur...

Bérulle commente : “Elle ne peut tarder un moment sans vous chercher, sans vous trouver, et sans vous offrir ses devoirs et vous consacrer son cœur... Il lui suffit de savoir où vous êtes pour vous aller trouver: vous lui êtes tout, et tout ne lui est rien... Adam voyant sa faute, se cache et couvre sous un figuier...“ Madeleine, elle, voyant son péché, s’expose au soleil de justice. “Que dirai-je, ô Seigneur? C’est votre amour qui la conduit... Elle s’en va donc et elle entre chez le pharisien; mais elle ne pense qu’à vous, elle ne voit que vous en cette salle, en ce banquet: et elle fond à vos pieds. Son cœur parle, et non sa langue...”

Vivre d'Amour - Sylvie Buisset

Poème de Sainte Thérèse de Lisieux

 

 

 

 

1-3-Madeleine chez le pharisien

“Ô Seigneur, tandis que vous prenez votre repas... vous êtes secrètement opérant en cette âme, attirant et consommant son cœur et son esprit dans votre amour et consacrant cette nouvelle hostie à vous-même et à vos pieds. Et cette âme et hostie nouvelle de votre amour, immolée à vos pieds, est répandant ses larmes et son esprit encore plus, et fait fondre son cœur en votre amour. Je m’éjouis de voir ce chef-d’œuvre de grâce et d’amour; de voir cette âme pécheresse autrefois et maintenant pénitente... de la voir recevant une pureté et sainteté si grandes... L’esprit malin a autrefois habité en elle, voire plusieurs esprits, mais ils n’osent même plus la regarder... Le Diable n’en approchera désormais non plus que du ciel dont il est banni...

Ce cœur a été autrefois souillé d’un amour profane, mais il est maintenant pénétré d’un amour céleste et est un trône de la pureté même...  Cette émanation sainte de Jésus, cette infusion céleste en Madeleine, porte au cœur et au corps même de cette humble pénitente, non un effet seulement, mais une participation sainte de la pureté de Jésus, et en un degré si haut et si éminent que le Diable est contraint de la révérer et n’ose plus s’approcher de ce sanctuaire.

Ce sont grâces et faveurs faites à Madeleine; mais ce sont mérites et grandeurs en Jésus et aux pieds de Jésus. Ces pieds sont sacrés et divins, sont agréables et adorables, sont subsistants en la Divinité même, et ce nonobstant ils sont employés, ils sont fatigués pour les pécheurs, et seront un jour percés pour répandre le sang qui doit laver le monde. À l’ombre de ces pieds sacrés découle maintenant une source de grâce et de pureté en cette âme principale, l’une des plus éminentes en la suite et en l’amour de Jésus; et aussi de ce cœur abaissé, ou plutôt élevé à ces pieds divins, sort une source d’eau vive qui lave la pureté même en lavant les pieds de Jésus”

1-4-Jésus et le pharisien

Bérulle plaint le pauvre et ignorant pharisien. “Il ne connaît pas les merveilles qui se passent chez lui et en sa présence... Il ne connaît ni Jésus ni Madeleine... Il ne sait pas ce que Jésus est à Madeleine et ce que Madeleine est à Jésus... Il ne sait pas que Jésus répand ses odeurs sur Madeleine comme Madeleine répand ses odeurs sur Jésus,... que Jésus aime Madeleine, comme Madeleine aime Jésus; il ne sait pas que c’est l’Esprit même de Jésus qui est dans le cœur de Madeleine...”

Bérulle peut s’exclamer: “Et vous, ô Jésus mon Seigneur,... je vous loue, vous adore et vous bénis. Je m’éjouis de vous voir, ô Jésus, l’honneur du ciel et de la terre, conversant en la terre et opérant entre les hommes choses si divines et si dignes de votre grandeur, de votre puissance, de votre amour et de votre divinité même, cachée sous le voile de votre humanité.”

Cependant Bérulle s’étonne: “Et toutefois, Seigneur, vous ne pensez, ce semble, et ne parlez qu’au pharisien, oubliant celle qui est à vos pieds, qui pense à vous et qui ne pense qu’à vous. Vous regardez le pharisien et ne la regardez pas; vous parlez au pharisien et ne lui parlez pas...” Mais, vous les considérez si amoureusement, vous les remémorez si suavement, vous les représentez si vivement, vous les comparez si avantageusement que le pharisien reçoit sa condamnation par sa propre bouche et Madeleine sa justification par la vôtre...”